Anna Muzychuk met l’Arabie saoudite échec et mat

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Anna Muzychuk, la championne d’échec ukrainienne, a refusé de se rendre en Arabie saoudite pour protester contre la situation des droits des femmes dans le pays du Golfe. Un geste qui rappelle que le sport aussi peut servir d’instrument de protestation.

Alors que les commentateurs internationaux trop pressés par le temps médiatique et trop peu préoccupés par le temps de l’analyse voyaient déjà dans l’Arabie saoudite l’apparition du printemps arabe qu’elle n’a pas connu, le tournoi « roi Salmane » nous a rappelé que le royaume saoudien reste assez arriéré dans ses pratiques.

Le prince héritier Mohammed Ben Salmane (« MBS ») voulait faire de ces championnats du monde de partie rapide et de Blitz un symbole de la nouvelle Arabie, bouleversée par les réformes actuellement menés tambour battant sur le plan sociétal (réouverture des salles de cinémas, autorisation de la conduite pour les femmes). Mais très rapidement, les incidents quasi-diplomatiques se sont accumulés faisant de ce tournoi le fiasco sportif de l’année 2017.

 

Je t’aime, moi non plus

Alors que Riyad et Tel-Aviv vivent une lune de miel de moins en moins discrète, l’affaire de Jérusalem où l’Arabie saoudite s’est montré très (trop ?) discrète a obligé les Saoudiens à faire un geste symbolique à l’attention de la solidarité arabe. Ainsi, sept joueurs israéliens ont été privés de tournoi faute de visas. C’est pourquoi la Fédération israélienne d’échecs a réclamé des compensations financières pour « préjudice professionnel et financier » devant la Fédération internationale (Fide).

Alors que le sport contribue normalement à la fraternité entre les peuples, la porte-parole de l’ambassade saoudienne à Washington, Fatima Baechen, s’est ainsi justifié sur Twitter : « Le royaume a autorisé la participation de tous les citoyens. Exception est faite pour un certain pays avec lequel le royaume d’Arabie saoudite n’a pas de relation diplomatique et pour lequel il maintient cette politique ».

 

Tolérance limite pour le Qatar et l’Iran

Mais la discrimination des Saoudiens ne s’est pas arrêté à Israël. Jusqu’au bout, la Fédération internationale était inquiète pour les visas des joueurs qataris et iraniens. Depuis le 5 juin, le riche émirat gazier est sous le blocus d’un quartet mené par l’Arabie saoudite et les Emirats qui ne supportent plus sa politique étrangère indépendante, notamment sa proximité avec l’Iran du fait du partage d’un champ gazier. Tandis que Téhéran a fait un tel retour en force sur la scène moyen-orientale en 2017 que l’iranophobie de Riyad s’est accentué avec l’attitude des administrations américaines et israéliennes.

À son grand soulagement, la Fédération internationale a réussi à obtenir des visas pour les joueurs iraniens et qataris. L’Arabie saoudite ferait bien de prendre un exemple sur le Qatar dans le domaine sportif. Organisateur des championnats du monde d’échecs l’année précédente, l’émirat n’a en aucun émis la volonté d’exclure les pays du quartet de la Coupe du monde 2022. Au contraire, l’organisation de cet événement a poussé le Qatar à se réformer dans le bon sens, notamment sur les conditions de travailleurs sur les chantiers des stades de la Coupe du Monde.

 

« Ne pas me sentir comme une créature inférieure »

Mais le pire dans ce fiasco reste le boycott par la tenante du titre, l’Ukrainienne Anna Muzychuk, qui a annoncé son retrait de la compétition, malgré les sommes alléchantes mises en jeu par les Saoudiens pour amadouer les bons principes des uns des autres. Sur Facebook, elle a ainsi justifié qu’elle ne renierait pas ses principes : « J’ai décidé de ne pas aller en Arabie saoudite. De ne pas jouer en fonction des règles de quelqu’un d’autre, de ne pas porter une “abaya”, de ne pas devoir sortir accompagnée et de ne pas me sentir comme une créature inférieure ».

On ne peut que saluer l’intégrité d’Anna Muzychuk quand on sait que la victoire à Riyad lui aurait permis de gagner l’équivalent d’une douzaine de tournois cumulés. Alors que de nombreux gouvernements et entreprises ferment les yeux sur les excès d’autoritarisme du jeune MBS, voyant dans « Vision 2030 » un pactole valant tous les silences sur les droits de l’homme, le geste d’Anna Muzychuk nous rappelle le poing levé des athlètes américains Tommie Smith et John Carlos. En 1968, ils protestaient contre la situation des afro-américains, en 2017, Anna Muzychuk aura mis échec et mat MBS pour dénoncer la condition féminine en Arabie saoudite.

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