Harcèlement en ligne : les plateformes numériques sommées d’agir

Alors que le phénomène progresse, notamment chez les jeunes, l’impuissance des autorités se confirme. La réaction rapide des plateformes s’avère indispensable.

Le harcèlement en ligne continue de gagner du terrain, notamment chez les plus jeunes. Selon un sondage réalisé par l’institut Ifop pour FranceInfo, 22 % des 18-24 ans (contre « seulement » 8 % des adultes français en général) ont été la cible de harcèlement, « c’est-à-dire d’attaques répétées ou provenant de multiples personnes concertées entre elles ». Ils sont par ailleurs 22 % (contre 12 % des adultes en général) à avoir été la cible d’insultes ou de propos grossiers. Pour l’institut de sondages, la conclusion est sans appel : « plus on est jeune et plus on est concerné par les discours de haine et le harcèlement ».

Seulement, malgré l’ampleur du phénomène, les autorités peinent à réagir efficacement. Si un délit de « harcèlement en ligne » existe depuis 2014, seules 17 condamnations ont été recensées en 2017, révèle une enquête de La Croix. « En pratique, l’impunité reste de mise », conclut le quotidien.

Alors que les magistrats dépendent « totalement des plateformes » pour obtenir l’adresse IP des harceleurs, celles-ci ne répondent pas toujours aux enquêtes et se réfugient souvent derrière le droit américain et « sa lecture très extensive de la liberté d’expression ».

Le cas des plateformes de réseaux sociaux est particulièrement préoccupant. Elles bénéficient en effet du statut d’hébergeur, et ne sont donc a priori pas responsables des contenus diffusés par leurs utilisateurs. Sauf, bien entendu, si un contenu « manifestement illicite » leur a été signalé et qu’elles ne l’ont pas rendu inaccessible promptement.

Yubo : rendre impossible la diffusion de contenus indésirables

Les attentats de Christchurch en Nouvelle-Zélande et de Halle en Allemagne montrent cependant la difficulté pour les plateformes de modérer leurs contenus, en particulier les vidéos transmises en direct.

Mais la tâche n’est pas impossible, comme l’a prouvé la plateforme Yubo. Créée en 2015 par trois jeunes ingénieurs français, l’application revendique aujourd’hui 20 millions d’inscrits, dont 1 million dans l’Hexagone. La plateforme fait fureur chez les adolescents, grâce notamment à son outil « live », qui permet de discuter en direct vidéo avec d’autres utilisateurs en reproduisant les interactions en face à face telles qu’on pourrait les avoir dans la vraie vie.

Seulement, si la plupart des jeunes inscrits utilisent la plateforme pour se faire de nouveaux amis à travers le monde, certains contenus ont été signalés, notamment pour leur caractère pornographique. La start-up a dû intervenir rapidement afin de rendre impossible, grâce à des algorithmes, la diffusion de photos de jeunes adolescent(e)s nu(e)s.

Quelques cas isolés de cyberharcèlement ont également été dénoncés. Des pratiques particulièrement difficiles à repérer sur les réseaux sociaux, car elles peuvent se traduire par une variété de propos ou d’actions qui ne sont pas facilement isolables par les algorithmes. Afin de lutter contre ce phénomène, Yubo a développé des outils de modération innovants grâce, notamment, à des partenariats avec la NSPCC (National Society for the Prevention of Cruelty to Children) en Grande-Bretagne ou la eSafety Commissionner en Australie. Les recommandations données par ces associations ont permis aux ingénieurs de l’application de mettre en place des outils de prévention et de modération uniques combinant intelligence artificielle et modération humaine.

Colère, tristesse, peur

Si les cas signalés restent marginaux, les créateurs de Yubo ont souhaité établir « des politiques claires concernant les contenus inappropriés et le cyberharcèlement » afin que leurs utilisateurs continuent de considérer leur application « comme un lieu sécurisé pour établir du lien social ». La réaction rapide des acteurs du Web est d’autant plus nécessaire que les autorités semblent parfois incapables de prendre en compte le cyberharcèlement.

Harcelée par cinq camarades de collège depuis la cinquième, Anne Lise était régulièrement la cible de railleries et d’injures (souvent d’ordre sexuel) à cause de ses bonnes notes et de son air « trop intello », rapporte La Croix. Lorsque l’adolescente a décidé de supprimer son compte Facebook, inondé de posts insultants, ses agresseurs ont continué les brimades à la sortie du collège. C’est seulement alors que la justice a agi : les cinq jeunes ont été exclus de l’établissement sans avoir eu à répondre du délit de harcèlement en ligne. « Pour les enquêteurs, les attaques en ligne étaient complètement secondaires », conclut Anne Lise.

Or, selon de nombreux experts internationaux, les conséquences négatives du cyberharcèlement « se vérifient au niveau psychologique, social et scolaire ». Colère, tristesse, peur, honte et anxiété ne sont que quelques-uns des sentiments rapportés par les victimes qui, comme le souligne l’Ifop, sont de plus en plus jeunes. Dans l’attente de la mise en place d’un arsenal législatif et opérationnel, l’État ne semble pas en mesure de lutter contre les pratiques de cyberharcèlement. C’est donc aux plateformes en ligne qu’échoit la responsabilité de lutter contre ces pratiques délétères. C’est à elles de décider d’agir en coopération, en transmettant l’adresse IP des contrevenants aux autorités. Ou en adoptant une attitude proactive, consistant par exemple à mettre en place des algorithmes et des moyens humains pour lutter directement contre les contenus relevant du cyberharcèlement.

 

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