Dans son dernier roman, Kim Thuy raconte les enfants maudits de la guerre du Vietnam

Em, le nouveau roman de Kim Thuy, est paru en France le mois dernier. L’auteure québécoise d’origine vietnamienne y décrit l’histoire de la rencontre entre deux enfants nés d’unions entre des Vietnamiennes et des Occidentaux, au moment de la longue guerre qui a déchiré le pays jusqu’en 1975. Un sujet encore tabou au Vietnam, où ces enfants métisses font l’objet de nombreuses discriminations.

Kim Thuy raconte les vies brisées par la guerre 

Auteure québécoise de langue française, Kim Thuy est née à Saigon en 1968, mais a quitté le Vietnam à l’âge de 10 ans avec les boat people et s’est installée au Canada après avoir transité par un camp de réfugiés en Malaisie. Elle a reçu plusieurs prix, dont le prix littéraire canadien du Gouverneur général 2010, et a été l’une des quatre finalistes du Nobel alternatif en 2018. Elle a jusqu’à présent vendu plus de 765 000 exemplaires de ses livres, traduits en 29 langues et publiés dans 40 pays.  Son best-seller demeure son premier roman, Ru, dans lequel elle exprime comment les individus traumatisés par la guerre et l’exil cherchent l’amour et le réconfort du noyau familial.

Dans son dernier roman, intitulé Em – qui signifie en vietnamien, «petit frère», «petite sœur», ou encore «bien-aimé» – Kim Thuy raconte la découverte par Louis, un orphelin né d’une mère vietnamienne et d’un soldat noir américain, d’une petite fille abandonnée sous un banc dans un carton, elle aussi née de l’union d’une gogo-danseuse prénommée Tam avec un de ses clients. Tam est-elle même le fruit de la rencontre, à l’époque de la colonisation française, entre Alexandre et Mai, un planteur d’hévéa et une combattante de l’armée vietnamienne. Après la mort de ses parents, Tam a été élevée par une nourrice qui sera tuée par les troupes américaines lors du massacre de My Lai, un crime de guerre qui a fait entre 347 et 504 morts civils – hommes, femmes et enfants – au Vietnam du Sud, le 16 mars 1968. Certaines femmes furent alors violées en groupe et leurs corps mutilés.

Interrogée par le Journal du Québec, Kim Thuy s’est exprimée en ces termes sur les motivations qui l’ont poussée à écrire Em : « Je voulais juste raconter une histoire d’amour. La première image qui est restée dans ma tête, et qui a forcé, si tu veux, tout le livre, c’est la photo d’une petite enfant qui dormait dans une boîte en carton, avec un petit garçon qui dormait à côté, à l’extérieur de la boîte. Cest une vraie photo et le photographe et la petite, adoptée aux États-Unis, se sont retrouvés. Elle est devenue haute gradée dans l’armée américaine […] Ah… je me disais que ce serait beau que ce soit deux orphelins qui s’adoptent sur le trottoir, et qui ont été amoureux dès le premier jour.»

Le métissage, un sujet au cœur de Em, mais qui demeure tabou dans la société vietnamienne

Dans son roman parfois très dur d’une centaine de pages, Kim Thuy met donc en lumière une souffrance peu connue en France issue de ce que les Vietnamiens nomment la « guerre américaine » : celles des enfants métisses issues d’union – parfois amoureuses, parfois tarifées, parfois contraintes – entre des femmes locales et des soldats étrangers qui participèrent à cette guerre de près de 30 ans.

Les Américains ne furent pas les seuls commettre des exactions. Élément assez peu connu en Occident, la Corée du Sud a envoyé durant la durée du conflit 320 000 soldats se battre contre le communisme. Une présence qui a laissé des séquelles, puisqu’on estime que dizaines de milliers de femmes et jeunes filles vietnamiennes – certaines n’avaient que 12 ou 13 ans – ont été violées par les soldats sud-coréens. Les enfants issus de ces « noces barbares » (pour reprendre le titre du célèbre roman de Yann Queffélec) portent un nom, les Lai Dai Han, ce qui signifie «sang mêlé», en vietnamien. Ces 5 000 à 30 000 enfants, aujourd’hui devenus adultes, ont comme leurs mères été victimes d’ostracisme, d’exclusion économique et sociale, de marginalisation.

Les Lai Dai Han n’ont toutefois pas eu l’opportunité d’échapper à leur envie en enfer, contrairement aux petits Vietnamiens nés de pères occidentaux. Certains de ces petits métis ont en effet pu s’envoler vers les États-Unis, le Canada, l’Australie et la France lors de l’opération Babylift. Lancée le 3 avril 1975 par le président américain Gerald Ford quelques jours avant la prise de Saigon par l’armée nord-vietnamienne, le but de l’opération était d’évacuer « les enfants métis nés de pères GI et les orphelins de guerre qui sont en cours d’adoption par des familles américaines ». Hugh Hefner, le fondateur de Playboy, avait même affrété un avion pour convoyer certains enfants de la Californie vers leurs familles adoptives, comme le rappelle l’Humanité dans un article du 1er avril 2021. Plus de 3 000 enfants ont au total été évacués puis adoptés à travers le monde, ce qui amène certains à considérer Babylift comme « kidnapping massif » qui ne pose pas la question de l’intégration de ces enfants dans des pays qui leur étaient inconnus.

Quant aux enfants de GI restés au Vietnam, comme le personnage de Louis dans Em, ils sont quant à eux surnommés My Lai, que l’on pourrait traduire par métis. En dehors des frontières vietnamiennes, on les appelle plus communément Bui Doi, c’est-à-dire « poussière de vie ». Derrière ces noms poétiques se cachent là encore des situations très difficiles caractérisées par l’exclusion sociale, la difficulté d’accéder à l’éducation, des emplois ingrats… Porteur de caractéristiques physiques impossibles à dissimuler, ces enfants ont grandi sans père – voire sans mère, lorsqu’ils furent abandonnés à la naissance – avec le sentiment de ne pas être chez soi au Vietnam.

Conscients du destin tragique de ces enfants oubliés, les États-Unis adoptèrent en 1987 l’Amerasian Homecoming Act, leur offrant gratuitement un visa. Une porte d’entrée se referme petit à petit dès le début des années 1990 en raison de nombreux abus : en 1992, 80% des demandes sont rejetées pour fraude, et en 2014, seuls treize parviennent à valider leur visa, comme l’indique 8e étage dans un article de juin 2016. Face aux tourments qu’endurent les métisses de guerre, où qu’ils soient, l’organisation Operation Reunite a été fondée en 2003 aux États-Unis dans le but de venir en aide à tous les réfugiés à la recherche de leurs origines, en s’appuyant la technologie des tests ADN.

Bien que la guerre du Vietnam se soit achevée il y a plus de 45 ans, le nouveau livre de Kim Thuy nous rappelle donc, en soulevant un sujet délicat, que les séquelles de ce conflit qui fit plusieurs millions de morts sont toujours vivantes, dans la chair et dans la tête de nombreux Vietnamiens.

Pas encore de commentaires

Les commentaires sont fermés