La Corée du Sud sur le chemin de la mémoire

Si les autorités sud-coréennes ont présenté leurs excuses pour les viols commis par l’armée lors de la répression d’un soulèvement en 1980, elles continuent de s’enfoncer dans le déni en ce qui concerne les viols de masses perpétrés par les militaires coréens durant la guerre du Vietnam.

Une — douloureuse — page se tourne en Corée du Sud. Ce mercredi 7 novembre, le ministre sud-coréen de la Défense a présenté ses excuses officielles pour les viols commis par l’armée au cours de la violente répression, en 1980, d’un soulèvement populaire en faveur de la démocratie. « Au nom du gouvernement et de l’armée, je m’incline et présente mes paroles d’excuse pour la douleur et les cicatrices profondes et indicibles infligées à des victimes innocentes », a déclaré le ministre Jeong Kyeong-doo.

Les excuses des autorités sud-coréennes pour les viols de l’armée en 1980

En 1980, d’importantes manifestations ont lieu dans la ville sud-coréenne de Gwangju pour dénoncer l’autoritarisme du régime du général Chun. La répression, sanglante, fait officiellement 165 morts et 70 disparus, bien que des associations estiment que le véritable bilan fut trois fois plus élevé. Mais l’armée ne s’est pas contentée de tuer et de torturer les opposants. Les militaires sud-coréens sont également accusés de s’être livrés à des viols généralisés.

Un sujet tabou en Corée du Sud, un pays dont la société est restée très patriarcale. Cependant, depuis l’élection, en 2017, d’un président de centre gauche, Moon Jae in — un ancien avocat spécialisé dans la défense des droits de l’Homme —, les mentalités évoluent ; le mouvement #metoo est aussi passé par là. Au lendemain de son élection, le président a annoncé l’ouverture d’une nouvelle enquête sur les violences qui ont suivi le soulèvement de 1980.

Une enquête « qui a confirmé les viols, les agressions sexuelles et les tortures sexuelles commis par des soldats chargés de faire appliquer la loi martiale », selon un communiqué du ministère de la Défense. Des adolescentes, et même « de jeunes étudiantes et une femme enceinte qui n’avait même pas participé aux manifestations » ont aussi fait partie des victimes dénombrées.

Si des excuses ont été dûment formulées, aucune condamnation n’est en vue. Un laxisme qui ne convainc pas les victimes, comme Kim Sun-ok : « À moins que les responsables soient traduits devant la justice et punis en conséquence, un million de paroles d’excuses ne valent rien », a déclaré celle qui a raconté son viol à la télévision sud-coréenne. Et ce alors que la société sud-coréenne reste profondément divisée sur son histoire.

La Corée du Sud refuse de reconnaître les exactions de ses soldats au Vietnam

Divisée, la Corée du Sud l’est aussi en ce qui concerne la participation de son armée à la guerre du Vietnam. Le fait est méconnu, mais quelque 320 000 militaires sud-coréens ont appuyé les forces américaines pendant le conflit, et un certain nombre d’entre eux s’est livré à des viols de masse sur la population vietnamienne. De ces viols sont nés entre 5 000 et 30 000 « Lai Dai Han », des enfants de « sang-mêlé », victimes comme leurs mères de racisme, d’exclusion sociale, professionnelle et économique dans leur propre pays.

Problème, la Corée du Sud se refuse toujours à faire son devoir de mémoire sur ce douloureux épisode. En 2013, le porte-parole du ministre de la Défense sud-coréen a ainsi déclaré que « de tels massacres civils, intentionnels, systématiques et organisés par l’armée coréenne sont impossibles. Si un incident pareil avait existé, il aurait été exposé et rendu public depuis longtemps », puisque les forces sud-coréennes ont exécuté leur mission « sous des règles strictes ». Du négationnisme pur et simple.

Les efforts de mémoire de la presse et des associations sud-coréennes se heurtent également de plein fouet à l’opposition des groupes de vétérans. En avril 2015, ces anciens militaires avaient même réussi à faire annuler une exposition de photographies et une conférence donnée par un survivant vietnamien. L’un d’entre eux aurait ainsi déclaré : « Nos petits-enfants nous voient comme des héros de la guerre du Vietnam (…), mais (ces militants) parcourent le pays pour nous faire passer pour des bouchers qui ont tué des innocents ».

Aujourd’hui, les victimes vietnamiennes, très souvent âgées, demandent une enquête à la Corée du Sud, ainsi que des compensations pour les souffrances qu’elles ont endurées. Mais, comme souvent dans les affaires de viol, les femmes sont doublement victimes : la faute de leur agression leur incombe, plutôt qu’à leurs agresseurs. En Corée du Sud comme ailleurs, le mouvement #metoo a encore beaucoup à faire pour faire évoluer les mentalités.

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