Charlotte Perriand, femme d’intérieurs

 

 

 

Voilà vingt ans que cette pionnière française du design nous a quittés. Cela méritait bien une rétrospective pour (re)découvrir son oeuvre. Et ça tombe bien, puisqu’elle se tiendra dès le mois d’octobre dans l’un des plus prestigieux endroits consacrés à l’art moderne ou contemporain, la Fondation Louis Vuitton à Paris.

 

Au coeur de toutes les audaces créatrices du XXe siècle, qu’elle aura traversé de part en part, Charlotte Perriand est de ces artistes qu’on peut sans se tromper qualifier de visionnaire. Son oeuvre foisonnante continue d’inspirer les créateurs contemporains. A travers ses recherches au croisement de l’architecture et du design, elle fut pionnière de notre modernité en s’intéressant à deux aspects aujourd’hui au coeur de nos réflexions citoyennes : la place des femmes dans la société et les relations de l’humain à la nature. Son sens de l’observation était si aigu, ses centres d’intérêt si variés, qu’on la surnommait « l’oeil-éventail ».

Née à Paris en 1903, cette Savoyarde dont les parents travaillaient dans la confection de luxe étudie au début des années 20 à l’école de l’Union centrale des arts décoratifs. Ses premiers travaux sont placés sous le signe de la distraction : pour une riche Américaine, qu’elle imagine noyer ses nuits dans les excès de la ville, elle conçoit un appartement en pente qui mène directement jusqu’au lit. En 1927, elle présente un ensemble de mobilier permettant de «faire la fête d’une manière plus conviviale, plus libre».

Cette même année, elle entre à l’atelier de Le Corbusier et Pierre Jeanneret pour y développer le mobilier. S’en suivront dix années de collaboration et d’expérimentations auprès du maître helvétique, au cours desquelles, elle fera vivre ce credo que n’aurait pas reniéMarie Kondo: le rangement, «facteur d’ordre et d’harmonie».

Une relation symbiotique à la nature

C’est au cours d’un voyage au Japon en 1940 qu’elle développe son rapport particulier à la nature. Une relation symbiotique, dans laquelle tous les sens sont en jeu, où le fait d’occuper un espace devient une expérience corporelle totale. Dans le chalet de Méribel imaginé pour sa fille et désormais dédié à son oeuvre, les baies vitrées ont été conçues pour s’ouvrir entièrement et laisser s’engouffrer l’air des Alpes. Des percées sous charpente ont été ménagées pour que les rayons du soleil viennent caresser le lit les matins d’hiver.

Le Brésil sera l’autre révélation culturelle, avant le Vietnam pendant quatre ans et bien d’autres destinations qui nourriront ses travaux – facile quand on a pour mari le patron d’Air France ! Grande voyageuse, glaneuse d’artisanat local, collectionneuse de galets sur les plages du monde entier, Charlotte Perriand poursuivra jusqu’à ses 96 ans sa quête d’une synthèse de tous les arts, dans un esprit de liberté absolue. Plongée très tôt dans le monde hyper-masculin des avant-gardes esthétiques, elle pratiqua un féminisme d’affirmation : ne jamais se plaindre, ne pas d’imposer de limites. Simplement créer.

Ses compagnons de route avaient pour nom Le Corbusier, Fernand Léger et Pierre Soulages, mais ce serait faire injure à son talent que de la réduire à un rôle de second couteau dans la grande aventure de l’art moderne. L’exposition conçue par la Fondation Vuittonlui redonne toute sa place dans l’histoire de ce siècle. A travers un parcours en dix étapes, le visiteur pourra découvrir l’appartement idéal, tout en chromes, qu’elle a imaginé dès 1927, la Maison de Thé conçue pour l’UNESCO ou encore un étonnant Refuge-Tonneau.

Alors dès le 2 octobre et jusqu’à fin février, foncez vous immerger dans le monde de Charlotte Perriand. En plus, ce sera l’occasion, si vous ne l’avez pas encore fait, d’admirer, en plein Bois de Boulogne, le formidable bâtiment en forme de voiles gonflées conçu par Franck Gehry pour servir d’écrin aux collections de la Fondation Vuitton. Deux émotions artistiques pour le prix d’une !