La destruction des animaux nuisibles n’a aucun bénéfice et s’avère plus coûteuse que les dommages qu’on leur impute. C’est la conclusion de la première évaluation de la politique publique de régulation de ces bêtes, publiée le 9 mars 2026. Face à ce constat, des associations de protection de la nature appellent le gouvernement à réformer en profondeur la réglementation « obsolète et inadaptée » sur ces animaux en privilégiant les méthodes de prévention et les alternatives au piégeage.
Chaque année, plus de 1,7 million d’animaux dits « nuisibles » sont tués en France. On les appelle aussi « espèces susceptibles d’occasionner des dégâts » (Esod), un euphémisme choisi en 2019. Ces bêtes sont jugées nuisibles car elles détruisent des activités humaines (cultures agricoles, élevages…). Pour cette raison, la loi autorise les agriculteurs et éleveurs à les tuer toute l’année – y compris hors des périodes de chasse – par tir, piégeage ou déterrage. Le raton laveur, le ragondin, la bernache du Canada, le sanglier, le lapin de garenne, le pigeon ramier ou encore le renard font partie de cette catégorie.
L’intérêt économique de la chasse aux animaux nuisibles n’avait pas encore été étudié
En juin 2023, l’Agence de sécurité sanitaire (Anses) avait toutefois estimé que le classement du renard comme nuisible par un motif sanitaire (lié aux possibles transmissions de zoonoses) n’était pas justifié. Quant à l’élimination des Esod, une synthèse de la littérature scientifique effectuée en septembre de la même année par la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB) avait également montré l’inefficacité de cette méthode pour réduire les dégâts (sur la santé, sur les troupeaux, sur la faune sauvage, agricoles). Toutefois, elle n’avait pas évalué l’intérêt économique d’une telle approche. C’est ce qu’a fait le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) dans une nouvelle étude publiée le lundi 9 mars.
La corneille noire, le corbeau freux et le renard, les trois espèces les plus chassées de France
Selon cette étude scientifique parue dans la revue Biological Conservation, la destruction des animaux jugés nuisibles est inefficace et s’avère plus coûteuse que les dommages qu’on leur impute. Pour en arriver à cette conclusion, le MNHN a évalué, du point de vue écologique et économique, l’efficacité de la lutte contre ces animaux en exploitant sept années de données officielles (2015-2022) portant sur les déclarations de dégâts et sur le nombre de nuisibles tués.
On retrouve dans le lot des victimes la belette d’Europe, le corbeau freux, la corneille noire, l’étourneau sansonnet, la fouine, le geai des chênes, la martre des pins, la pie bavarde, le putois d’Europe (retiré des listes en 2023) et le renard roux. La corneille noire, le corbeau freux et le renard roux ont été les trois espèces plus chassées pendant cette période de sept ans au cours de laquelle près de 12,4 millions de ces animaux ont été tués en France.
Certains animaux nuisibles compensent la mort en masse de leurs congénères
Résultats ? « Nous n’avons pas pu établir de lien entre les efforts de contrôle et l’évolution des coûts des dommages déclarés. Inversement, la réduction voire l’annulation de ces efforts n’augmente pas les dommages.», a indiqué le MNHN dans son rapport. D’après l’étude, plus les « nuisible s» sont tués, plus les dégâts déclarés sont importants l’année suivante. Cela peut s’expliquer par la biologie des espèces.
Certaines, comme les corvidés (corneille, corbeau, pie…), ont une capacité à s’autoréguler. Après la destruction d’une bonne partie de leurs congénères, par exemple, ils ont tendance à faire davantage de petits. Si l’étude montre que l’élimination de «nuisibles» ne diminue pas les dégâts, elle met aussi en évidence que cette méthode engendre beaucoup plus de pertes d’argent.
La chasse aux animaux nuisibles coûte plus cher que les dégâts qu’on leur impute
En additionnant les différentes dépenses induites (transport, équipement, cartouches…), les chercheurs ont calculé que la chasse des Esod représente un coût annuel de 103 à 120 millions d’euros pour l’ensemble des personnes qui la pratiquent. C’est huit fois plus que le total des dégâts annuels déclarés (entre 8 et 23 millions d’euros selon les années).
« Aucun bénéfice de l’effort de contrôle n’a été mis en évidence. Le contrôle létal n’a pas d’incidence sur les effectifs des populations et pourrait même réduire les services écosystémiques associés à ces espèces », ajoutent les auteurs. Parmi ces services figurent la régulation des populations de rongeurs par les petits carnivores et la dispersion de graines par les corvidés.
Réviser, voire supprimer la politique actuelle de gestion des dégâts
Face aux résultats de leur étude, les chercheurs recommandent que la réduction des coûts économiques des dommages se concentre sur la prévention des dommages. Ce qui ne requiert pas de contrôle létal. Les auteurs mettent également en avant des alternatives non létales comme les répulsifs pour semences (avec du poivre) et les systèmes de dissuasion ou d’effarouchement. Aussi, ils jugent « opportun » de réviser la politique actuelle de gestion des dégâts, comme l’avait déjà préconisé l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable (Igedd) dans un rapport daté de décembre 2024.
Cette politique repose actuellement sur un arrêté triennal, dont la version en vigueur expire cette année. Pour leur part, des associations préconisent même de supprimer le dispositif d’arrêté triennal à son échéance en août 2026 et d’en expérimenter un autre, fondé sur une gestion collégiale des espèces cibles dans quelques départements.