Les gaz lacrymogènes sont-ils nuisibles à la santé reproductive des femmes ? Suite aux récentes manifestations, le collectif Lacrymo de sang a lancé un appel à témoignages pour documenter les effets gynécologiques de ces substances utilisées pour le maintien de l’ordre. Des participantes signalent des règles précoces, des douleurs utérines intenses, des saignements inhabituels et parfois des fausses couches. Ces alertes font écho à des études menées à l’étranger, notamment aux États-Unis lors du mouvement Black Lives Matter, qui ont déjà relevé une association entre l’exposition à ces agents chimiques et des perturbations menstruelles.
Depuis près d’un mois, la France est secouée par un mouvement lycéen ayant réussi à rallier des parents d’élèves, des étudiants, des syndicats et des politiques. Les manifestations sont caractérisées par une violence qui va crescendo (pillages des commerces, incendies, jets de pierre, etc.) et par une réponse de plus en plus musclée des agents de la police. Ceux-ci abusent dorénavant de gaz lacrymogène. Ce composé chimique incapacitant irrite les yeux, le nez, la gorge et les voies respiratoires, avec pour objectif de neutraliser les manifestants ou de les disperser. Mais il aurait également des conséquences gynécologiques.
Des interrogations à la lumière de témoignages de centaines de femmes ayant participé au mouvement lycéen en France
Inquiet des risques sur la santé, le collectif Lacrymo de sang a lancé une enquête sur les effets gynécologiques des gaz lacrymogènes lors des récentes manifestations. Il a recueilli plus de 750 témoignages en dix jours. Les femmes interrogées décrivent notamment des crampes menstruelles particulièrement douloureuses, des règles précoces ou abondantes, des saignements hémorragiques et, dans certains cas, des interruptions de grossesse. Créé par des militantes, scientifiques et professionnels de santé, le collectif souhaite alerter les autorités et obtenir des études scientifiques approfondies sur les risques pour la fertilité.
Des études menées aux États-Unis suspectent un lien entre gaz lacrymogènes et perturbations menstruelles
Les témoignages recueillis par l’association font écho à des recherches conduites aux États-Unis après les manifestations du mouvement Black Lives Matter en 2020. Une étude portant sur des personnes exposées aux gaz lacrymogènes à Portland, dans l’Oregon, a révélé que 54,5 % des 1 650 répondants menstrués déclaraient des effets sur leur santé menstruelle. Une autre enquête menée auprès de 1 276 personnes exposées lors de ces mêmes manifestations a relevé des crampes utérines chez 69 % d’entre elles, des règles précoces chez 55 % et des retards de règles chez 19 %. Ces résultats reposent toutefois sur des déclarations des participants et ne suffisent pas, à eux seuls, à démontrer un lien de causalité. Les données établissant directement un lien entre l’exposition aux gaz lacrymogènes et les fausses couches restent à ce jour insuffisantes.
Les gaz lacrymogènes contiennent des substances pouvant affecter le fonctionnement de l’organisme
En France comme à l’étranger, plusieurs chercheurs tentent néanmoins d’expliquer les symptômes. Le gaz lacrymogène le plus couramment utilisé par les forces de l’ordre contient du CS, ou chlorobenzylidène malononitrile, une substance chimique irritante. Des travaux toxicologiques indiquent que son métabolisme peut produire des ions thiocyanate et du cyanure. Le thiocyanate pourrait notamment affecter la thyroïde, tandis que le cyanure empêche les cellules d’utiliser correctement l’oxygène disponible. Certains chercheurs avancent que ces mécanismes pourraient contribuer aux douleurs utérines et aux saignements. D’autres évoquent le stress intense provoqué par les manifestations et ses effets sur l’équilibre hormonal. Cependant, l’hypothèse selon laquelle le CS agirait comme un perturbateur endocrinien doit encore être confirmée.
Plusieurs spécialistes réclament des recherches épidémiologiques plus approfondies sur les gaz lacrymogènes
Face aux incertitudes, plusieurs spécialistes réclament des recherches épidémiologiques plus approfondies sur les gaz lacrymogènes. Ces travaux permettraient de mieux mesurer les effets à court et à long terme, d’évaluer les risques pendant la grossesse et de déterminer si certaines populations sont particulièrement vulnérables. Le collectif Lacrymo de sang demande, de son côté, que les autorités prennent ces alertes au sérieux et réexaminent les conditions d’utilisation de ces substances. Au Chili, des travaux sur les effets du gaz CS avaient conduit les autorités à suspendre brièvement son utilisation en 2011, avant de la rétablir faute de preuves jugées suffisantes.
Au-delà de la question sanitaire, un enjeu démocratique
Mais la question dépasse le seul enjeu sanitaire. Si certaines femmes disent envisager de renoncer aux manifestations en raison des douleurs et des risques qu’elles redoutent, comment peuvent-elles préserver leur santé sans renoncer à leur droit de manifester ? Doivent-elles s’exclure elles-mêmes des rassemblements où les forces de l’ordre utilisent des gaz lacrymogènes, alors que les hommes continuent d’y participer ? En l’absence de données scientifiques suffisantes et de garanties sanitaires, le risque est que ces armes constituent un obstacle supplémentaire à l’exercice égal du droit d’exprimer ses opinions. L’enjeu est donc aussi démocratique.